D’où je parle
Je parle d’abord depuis une place d’habitant.
En 2018, j’ai quitté Tours pour venir habiter dans le Boischaut Sud, à la lisière du Berry et de la Creuse. J’aurais pu aller ailleurs : les Cévennes faisaient notamment partie des possibles.
Je ne savais rien encore de ce que l’expérience de ce nouvel ancrage allait m’apprendre.
Je n’arrivais ni avec un terrain de recherche prédéfini, ni avec une thèse à vérifier. J’étais plutôt disposé à accepter d’être déplacé par ce que je ne connaissais pas encore.
En juin 2019, à Montgivray, l’un des effets du dispositif participatif « À chacun son teppaz » se traduit par la venue de Bruno Latour.
Lue précédemment, l’une de ses formulations donne alors des mots à quelque chose que j’étais déjà en train d’éprouver :
« Rien de tel qu’un Vieux Continent pour reprendre à nouveaux frais ce qui est commun et s’apercevoir, en tremblant, que l’universelle condition aujourd’hui, c’est de vivre dans les ruines de la modernisation, en cherchant à tâtons où habiter. »
La rencontre de 2019 n’est donc ni à l’origine de mon déplacement de 2018, ni celle de ma rencontre avec cette pensée. Elle constitue plutôt un événement imprévu de mon nouvel ancrage : un auteur déjà lu se trouve soudain présent, à quelques kilomètres de chez moi, dans un dispositif territorial auquel je prends part.
Depuis, habiter est progressivement devenu aussi enquêter.
Je m’autorise aujourd’hui à jardiner des pratiques d’habitant-chercheur auto-missionné : quelqu’un qui considère que l’expérience vécue et partagée ouvre droit à l’enquête, tout en cherchant les conditions auxquelles cette enquête peut devenir rigoureuse, discutable et partageable.
Une question qui vient de loin
En remontant mon parcours, je retrouve des préoccupations qui semblent aujourd’hui pouvoir être reliées.
Je ne cherche pas à en faire les étapes d’un itinéraire qui aurait été écrit d’avance.
En 1977, à 19 ans, sans que rien ne semble vraiment m’avoir préparé à cela, je m’entends dire, au cours d’une conversation, que je me préoccupe de la qualité de mes pensées.
Je garde aujourd’hui la trace de cette formulation avec une certaine perplexité.
Je ne dirais pas que je m’intéressais déjà aux données, à l’information ou à l’épistémologie. Ce serait projeter sur ce jeune adulte des catégories acquises beaucoup plus tard.
Mais cette phrase ancienne me permet aujourd’hui de poser une question :
Qu’est-ce qui participe à la qualité de ce que nous pensons ?
2003 : entrer dans une vie numérique connectée
À 45 ans, une bifurcation plus facilement documentable se produit.
L’informatique ne m’est alors pas totalement étrangère. Depuis 1985, je l’ai rencontrée et pratiquée dans un domaine particulier : la musique.
Mais en 2003, le rapport change de nature.
Je suis des cours du soir au CNAM en développement Web, j’achète mon premier PC personnel et je me connecte à Internet.
Ce n’est donc pas mon entrée dans l’informatique. C’est le début de son installation durable, sous sa forme connectée, dans ma vie quotidienne et sociale.
Je rencontre alors plus explicitement des questions qui ne cesseront plus tout à fait de m’accompagner : information, données, connaissances, apprentissage, réseaux, citoyenneté.
Alfred Sauvy me laisse alors une question particulièrement persistante avec cette relation entre information et condition citoyenne :
« Bien informés, les hommes sont des citoyens ; mal informés, ils deviennent des sujets. »
D’autres ressources vont progressivement déplacer le problème.
Avec Thanh Nghiem et Territoires intelligents et communautés apprenantes, la connaissance rencontre le territoire et la possibilité d’un apprentissage collectif.
Avec Pierre Mongin et Christophe Deschamps, Organisez vos données personnelles et le Personal Knowledge Management, apparaît très concrètement le problème du passage :
donnée → information → connaissance → capacité d’agir.
Avec Christophe Deschamps, Le nouveau management de l’information, puis mes propres apprentissages en management de l’information et en Knowledge Management, la question déborde progressivement la gestion individuelle : travailleur du savoir, réseaux, partage des connaissances, intelligence collective.
Les schémas réalisés par Arnaud Velten pour l’ouvrage de Christophe Deschamps mettent notamment en relation des figures qui me frappent aujourd’hui : travailleur du savoir, usager innovateur, e-citoyen, journaliste citoyen, développement personnel et intelligence collective.

Schéma : Arnaud Velten, pour Christophe Deschamps, Le nouveau management de l’information (FYP éditions, 2009), à titre de citation. La série complète des schémas est visible ici.
Ces schémas, publiés en 2009, plusieurs années après mes premiers pas dans le numérique connecté, n’ont évidemment pas déterminé mon parcours commencé en 2003.
Je peux en revanche les utiliser aujourd’hui comme analyseurs rétrospectifs : plusieurs problèmes qu’ils représentaient séparément se sont progressivement entrelacés dans ma propre expérience.
Ma licence professionnelle en management de l’information à l’IUT de Tours et mes lectures sur le Knowledge Management prolongent cette exploration. J’y rencontre notamment, avec N. Dupuis-Hepner, la possibilité de considérer le KM comme un accélérateur d’innovation sociale.
La question n’est progressivement plus seulement :
Comment mieux m’informer et organiser ce que je sais ?
Elle devient aussi :
Comment des personnes et des collectifs transforment-ils des informations en connaissances leur permettant de penser et d’agir ?
Penser, agir, habiter
Avec Isabelle Stengers, une dimension politique du problème devient plus explicite.
Elle m’aide notamment à déplacer la question de l’impuissance : que deviennent nos capacités lorsque sont affaiblies les conditions permettant aux personnes de penser, d’agir et de poser collectivement les problèmes qui les concernent ?
Cynthia Fleury m’aide à tenir ensemble une autre relation devenue importante : le souci de soi et le souci de la cité sont intimement liés.
Puis vient l’expérience d’habiter elle-même.
À partir de 2018, ces questions ne sont plus seulement rencontrées dans des livres, des formations ou des pratiques professionnelles. Elles entrent en transaction avec un milieu que je ne connaissais pas.
La formulation de Bruno Latour, rencontrée avant de le rencontrer lui-même, m’aide à nommer cette disposition : chercher à tâtons où habiter.
Je ne rassemble pas ces références parce qu’elles diraient la même chose, mais parce qu’elles m’aident à ne pas perdre certaines questions en chemin.
Une vie dans l’histoire du calcul
Je peux aujourd’hui porter un autre regard sur la bifurcation de 2003.
À 45 ans, je ne découvre donc pas l’informatique. J’en avais déjà une expérience depuis les années 1980, notamment liée à la pratique musicale.
Ce qui change est son régime de présence dans ma vie.
Avec le PC personnel connecté et le Web, l’informatique sort d’un domaine particulier de pratique pour devenir progressivement une composante ordinaire de ma vie quotidienne et sociale.
J’ai ainsi vécu une première partie de ma vie adulte hors du numérique connecté, puis son installation progressive dans des activités toujours plus nombreuses : s’informer, communiquer, travailler, apprendre, documenter, publier, entretenir des relations, jusqu’à l’arrivée récente des intelligences artificielles génératives dans ces mêmes activités.
Je peux aujourd’hui situer cette trajectoire individuelle dans une histoire qui la déborde très largement.
Kate Crawford et Vladan Joler, avec Calculating Empires, m’aident à considérer l’ère numérique comme une période particulière d’une histoire beaucoup plus longue des dispositifs par lesquels les sociétés humaines enregistrent, classent, calculent, représentent, et exercent du pouvoir.
Je n’avais évidemment pas cette lecture en 2003.
Elle appartient à la lucidité rétrospective depuis laquelle j’interroge aujourd’hui ce basculement.
Cela donne une nouvelle actualité à cette vieille préoccupation pour la qualité de mes pensées :
Que devient la qualité de ce que nous pensons lorsque notre milieu quotidien comprend moteurs de recherche, plateformes, algorithmes de recommandation, systèmes documentaires personnels et intelligences artificielles génératives ?
Et que devient, dans ce milieu, la vieille question de Sauvy sur l’information et la citoyenneté ?
Une recherche qui accepte d’être déplacée
Deux références plus récentes m’aident à préciser la posture avec laquelle j’essaie de conduire cette enquête.
Avec le scout mindset, Julia Galef oppose à la défense d’une position la disposition de l’éclaireur qui cherche d’abord à mieux voir le terrain.
Devon Zuegel formule quant à elle une règle éditoriale qui correspond assez bien au statut que je voudrais donner à une partie des textes publiés ici :
“I aim to write frequently enough that readers don’t ascribe posts as my static opinions but rather a stream of thoughts, caught in the middle of updates.”
Certaines pages de cet ensemble doivent donc être lues comme des pensées saisies au milieu de leurs mises à jour.
Elles sont datées. Certaines formulent des hypothèses. Certaines documentent un étonnement ou une bifurcation. Certaines seront déplacées par ce qui arrivera ensuite.
Christophe Lejeune, en rapprochant journal de bord informatisé et blog de recherche, m’aide à donner une portée méthodologique à cette pratique : documenter non seulement des résultats, mais les questions, résultats intermédiaires, décisions et cheminements qui permettent de comprendre comment une recherche se transforme.
Cette exigence constitue également un garde-fou contre une tentation permanente : raconter après coup une histoire trop cohérente.
Je cherche donc à préserver autant que possible le :
« à ce moment-là, je ne savais pas encore ».
Quand la connaissance émerge des citoyens
Une autre famille de ressources permet aujourd’hui de donner un statut scientifique plus précis au problème.
Le texte de cadrage de l’appel à articles de la revue de sciences sociales Émulations, Le citoyen, la science et la société : quand la connaissance émerge des citoyens, interroge différentes configurations dans lesquelles citoyens, collectifs, professionnels et chercheurs participent à la production de connaissances.
Indépendamment de sa fonction initiale d’appel à contributions, ce texte constitue pour moi une ressource de problématisation.
Il pose notamment la question des instruments et dispositifs participant à l’expertisation des citoyens, de leur participation à la construction des problématiques de recherche, mais également des limites scientifiques et épistémologiques de ces formes de production de connaissances.
C’est dans cet espace de questions que ma propre enquête cherche progressivement sa place.
Non pas :
Comment faire reconnaître comme scientifique tout ce qu’un habitant produit ?
Mais plutôt :
À quelles conditions une expérience située, appareillée, documentée et mise en discussion peut-elle contribuer à produire une connaissance publiquement et scientifiquement discutable ?
C’est l’une des questions auxquelles renvoie aujourd’hui le titre provisoire de ma thèse-vie :
L’évaluation comme milieu réflexif du collectif pensant : vers une épistémologie développementale des sciences citoyennes pratiquées depuis nos vies quotidiennes et sociales.
Les sources citées dans ce dossier sont rassemblées dans les références documentaires.
Stéphane Caillaud · Document situé, daté et révisable · CC BY-SA 4.0
Ce dossier, à venir
Cette page en est le seuil. Les suivantes viendront au fil de l’écriture, rien n’est arrêté :
- Le Boischaut Sud, un premier kilomètre : le terrain comme milieu d’enquête, pas comme décor.
- « À chacun son teppaz » (2019) : l’épisode, le dispositif participatif, la venue de Latour.
- Habitant-chercheur auto-missionné : la posture, ce qu’elle autorise et les gardes-fous qu’elle demande.
- La thèse-vie : le titre provisoire tenu comme une question de travail, pas comme une annonce.
Provisoire. À garder, déplacer ou couper.
