Ne pas détourner les yeux
« Comme beaucoup d’entre nous, je vis dans un territoire qui va changer. Alors ce qui se passe ici, sur cooplab.org, c’est ma façon de ne pas détourner les yeux. »
Cette posture s’ancre dans une conviction simple : nous habitons un monde où l’humanisme est fragile1.
C’est depuis cette fragilité que je tente de tenir ensemble deux exigences : une intériorité citoyenne, c’est-à-dire une capacité à se connaître, à s’ancrer dans ses valeurs et à se rendre disponible à ce qui fait sens pour la vie commune2 ; et une prochaine expérience de citoyenneté, encore incertaine, que j’explore ici sous forme de futuribles3.
Entre intériorité et futuribles, il s’agit pour moi de tenir une ligne de travail : faire de l’expérience vécue non pas un reste, mais une source légitime de connaissance.
Je parle ici depuis une position particulière : celle d’un habitant-chercheur automissionné, sans cadre organisationnel stabilisé, avançant avec des ressources limitées et des décisions à prendre en situation.
Le chemin n’est pas entièrement tracé. Il se précise en avançant, à partir de ce qui se passe réellement.
Ce qu’est cooplab.org
cooplab.org n’est pas une organisation classique.
Ce n’est ni une structure stabilisée, ni un programme, ni une plateforme de services.
C’est un dispositif en cours de constitution.
Un espace où écriture, enquête et élaboration se déploient ensemble, dans une forme volontairement ouverte, lente et non finalisée.
Le travail ne s’y présente pas comme des résultats aboutis, mais comme quelque chose qui se fait et se documente en même temps.
On pourrait dire :
un laboratoire coopératif en train de se faire
un chantier cognitif et existentiel
ancré dans un territoire et traversé par des situations vécues
Une écologie de supports
Ce dispositif ne tient pas dans un seul espace.
Il s’organise en plusieurs dimensions reliées entre elles :
- cooplab.org → l’enquête (billets, dossiers, fiches)
- utopia.cooplab.org → les futuribles, ce qui pourrait advenir
- these.cooplab.org → une thèse-vie hors des cadres académiques classiques
Ces espaces ne sont pas séparés : ils correspondent à différentes manières d’écrire, de penser et de se projeter.
Ils forment un même dispositif, où l’expérience se déploie, se documente et se met à l’épreuve.
Ce que l’expérience laisse
Pendant treize mois, j’ai participé à une recherche-action avec des habitants, des associatifs, des chercheurs. Nous avons produit quelque chose ensemble, puis le cadre formel s’est refermé.
Mais l’expérience, elle, ne se referme pas. Vivre laisse des traces irrévocables - et ce que l’on en fait ensuite relève déjà d’un travail de création.
cooplab.org/Conversations en lisières est né de ce déplacement intérieur lent. Il m’est devenu nécessaire de comprendre comment une pensée se forme depuis l’expérience et non depuis une position extérieure ou surplombante assumée.
La réponse se cherche dans l’équilibre entre deux gestes : la conversation, qui crée le milieu où l’on habite une situation ensemble, et la discussion, qui vient “secouer” et éprouver la solidité de ce qui a émergé. Faire de l’expérience une connaissance, c’est accepter ce passage du “tourner ensemble” à l’épreuve.
Habiter en chercheur
En m’autorisant à habiter en chercheur, j’ai dû reprendre une question que je croyais acquise : qu’est-ce qu’habiter, lorsque penser, agir et vivre ne peuvent être séparés sans perdre ce qui fait sens ?
Habiter ne s’est plus présenté comme le fait d’occuper un lieu ou d’y intervenir ponctuellement, mais comme exister dans un milieu d’expérience fait de relations, de gestes ordinaires, de proximités organisées, d’engagements collectifs et de contraintes concrètes.
Ce déplacement a demandé un travail patient de déconstruction des évidences - en particulier celle d’un savoir séparé du vécu. Il m’a conduit à penser depuis l’espace vécu lui-même, là où l’on agit sans disposer de toutes les informations.
Habiter en chercheur, c’est faire avec ses voisins, au sens large, dans des relations ordinaires où l’enquête se tisse avec d’autres au fil de situations partagées.
C’est ici que s’ouvre l’espace de la conversation. Au sens premier, converser c’est “tourner ensemble” : ce n’est pas seulement se parler, c’est une manière de vivre avec, de partager du temps et une co-présence pour faire tenir le monde commun.
Dans ce cadre, penser et agir avancent ensemble, sans garantie préalable.
Ce qui se cherche ici
Ce qui est à l’œuvre ici ne relève pas d’un modèle à appliquer.
Il s’agit de rendre visibles les conditions dans lesquelles une pensée peut émerger depuis l’expérience.
Ce qui est recherché n’est ni la performance ni la certitude, mais une capacité accrue à agir avec lucidité dans un monde incertain, en prenant soin des conditions relationnelles et symboliques de l’action collective4.
Cette démarche s’inscrit dans une expérience de citoyenneté : elle vise à soutenir une capacité effective à juger des situations vécues, à formuler des problèmes communs et à prendre part à leur transformation.
Ce travail suppose une attention continue à ce qui se passe : observer, ajuster, comprendre en cours de route.
Écrire depuis l’action
Le dispositif repose sur une pratique du récit issue de l’action elle-même.
Il ne s’agit pas de raconter après coup, mais de documenter les déplacements, les hésitations et les bifurcations au fil de l’expérience.
Ce récit ne sépare pas l’expérience, la réflexion et l’apprentissage.
L’écriture n’est pas une conclusion : elle sert à garder trace, à rendre partageable, et à soutenir une attention collective aux conditions du penser et agir ensemble.
Ici, rien n’est garanti.
Il s’agit d’essayer, de revenir, d’ajuster, en prenant soin de ce qui rend ce chemin habitable.
