Bulletin de situation, automne 2026
Voix qui m'accompagnent (cliquer pour les entendre)
« Exister humainement consiste à nommer le monde pour le changer. Une fois nommé, le monde à son tour réapparaît aux nommants comme un problème et requiert d’eux une nouvelle dénomination. »
P. Freire1
« Notre Babel n’est pas de langues mais de signes et de symboles ; sans ceux-ci une expérience partagée est impossible. »
J. Dewey2
« Rien de tel qu’un Vieux Continent pour reprendre à nouveaux frais ce qui est commun et s’apercevoir, en tremblant, que l’universelle condition aujourd’hui, c’est de vivre dans les ruines de la modernisation, en cherchant à tâtons où habiter. »
B. Latour3
Stéphane Cordobes, « Territoire, l’éternel retour »
« Atterrir aujourd’hui, c’est moins reconnaître le territoire institué que convoquer un territoire instituant, lequel passe par un élargissement du regard et la considération de tous les modes d’existence qui animent nos espaces de cohabitation. Le tournant local désigne ainsi moins un état, une institution, une forme de domination et de gouvernement, un levier de croissance qu’un appel à la mobilisation et à la coopération d’acteurs, humains et non humains, inscrits dans des espaces communs, composés de lieux multiples, traversés de liens intenses et s’inscrivant dans plusieurs échelles. »
Isabelle Stengers, rencontre-discussion avec Houria Bouteldja
« C’est à la barbarie que nous condamnent les récits et raisonnements dont nous sommes littéralement noyés. Nous avons désespérément besoin d’autres histoires, non des contes de fées où tout est possible aux cœurs purs, aux âmes courageuses, ou aux bonnes volontés réunies, mais des histoires racontant comment des situations peuvent être transformées lorsque ceux qui les subissent réussissent à les penser ensemble. Non des histoires morales, mais des histoires « techniques » à propos de ce type de réussite, des pièges auxquels il s’agit, pour chacune, d’échapper, des contraintes dont elles ont reconnu l’importance. Bref, des histoires qui portent sur le penser ensemble comme « œuvre à faire ». »
Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio, Ce qui ne peut être volé, charte du Verstohlen, 4e de couverture
« Car nous sommes des hommes dont l’humanisme est fragile ; et chacun d’entre nous tisse dans la matière de sa vie des façons de se lier à des collectifs plus régulateurs, tout en assumant un principe d’individuation digne de ce nom, test de crédibilité de l’État de droit. Il s’agit dès lors d’inventer une technique de la furtivité – d’où cette charte tient sa désignation, le Verstohlen –, c’est-à-dire de maintien au monde en y consolidant nos pouvoirs d’agir et nos libertés. »
« En vrai, on ne sait pas faire ! » Quelqu’un l’a écrit sur la flèche « Faire territoire ensemble ». Oh, quand même… Au pire, ça pourrait marcher, si… C’est la case 6 du fanzine Trajectoire. Ce bulletin est la porte derrière cette flèche. Il dit où j’en suis à l’automne 2026, huit ans après le jour où, venant de Tours, j’ai participé à l’assemblée générale de l’association ADAR-Civam, dont la thématique 2018 était : « Habiter le Boischaut Sud, investir et s’investir : les actions collectives des acteurs ruraux ». Aujourd’hui, j’adhère à l’association, ce n’est pas un carrefour mais un cap.
Ce à quoi je prête attention
« Faire territoire ensemble » est une préoccupation qui circule, et je n’en suis pas le seul porteur. Voici ce que j’ai posé à mon agenda et qui s’y rapporte dans mon contexte, dans l’ordre où cela vient. Un disque plein dit que j’y serai, un disque vide que j’observe à distance. Le fond teinté est l’université populaire des futurs essayés : elle n’a pas de borne, et il s’estompe aux deux bouts.
- 2 oct.Adhésion à l'ADAR-Civam
- 9 oct.Arpentage « Voulons-nous encore vivre ensemble ? »La Châtre, avec l'association Exhale
- En visio
- 21-23 oct.Congrès des parcs naturels régionaux
- 26-29 oct.Journées des savoirs reliés et engagésRencontres nationales de chercheurs académiques, associations, collectifs citoyens, acteurs de terrain et habitants
- Paris
- Niort. Notre table ronde le 17 novembre, 15h30-16h45 : « S'engager bénévolement en milieu rural : faire sa place, faire face, faire territoire »
Thématique : Résistances et émancipations - 4 modules, de novembre à février
- Paris
- été 2027Fin d'un premier exercice : systématiser l'expérienceRevenir sur ce qui a été vécu, le classer, l'élucider : sommes-nous toujours sur la bonne voie ? Comment faire vivre nos apprentissages ?
Dates telles que posées dans mon agenda au 3 octobre 2026, à vérifier auprès des organisateurs. Le losange est un repère, la barre à gauche une présence qui dure, le fond teinté une tentative sans début ni fin fixés.
Je n’y suis pas toujours. Dans certains cas je suis en veille, depuis hors case, à regarder ce que cela produit. Cela ne m’empêche pas d’agir avec d’autres, en mobilisant d’autres ressources.
Ce sur quoi tout cela repose
En toile de fond, la tentative de l’université populaire des futurs essayés, dont l’incubation s’amorce et n’a pas de bornes. Et une idée : une action locale soutenue par les recherches et sciences participatives, au sens de Wiggins et Crowston4, c’est-à-dire des habitants qui interviennent sur des préoccupations locales, avec la recherche comme outil au service d’agendas civiques.
Proposition
Ce bulletin ouvre un premier exercice, de l’automne 2026 à l’été 2027. Je le cadre par trois questions, empruntées à un guide d’activités sur l’apprentissage dans l’action5, que je pose pour l’instant à la première personne.
- Que voudrais-je rendre possible ? Que ce qui est subi ensemble sans qu’on le sache puisse se refuser ensemble, et que les ratés et les abandons nourrissent les prochains essais.
- Comment l’envisager concrètement ? Par un essai d’incubation distribuée, depuis la perspective de CARe, par des conversations en lisières, à partir de la place du marché.
- Qu’est-ce que je me donne à observer et à apprendre pour me guider dans l’action ? Une écologie des pratiques collectives, lue avec un pragmatisme transactionnel : quelles actions collectives auront poussé, comment, pourquoi, et si des pratiques se seront renouvelées. Si la loi de 1901 aura été honorée plutôt que réformée (on aura pris soin de l’associativité) : « elle n’a pas besoin d’être réformée, elle a besoin d’être honorée »6. Si l’éveil à la complexité territoriale aura grandi. Si le convivialisme, savoir s’opposer sans se massacrer, aura gagné du terrain.
Ces questions se reformuleront en « nous » si d’autres s’y reconnaissent.
À qui ça sert
Je n’écris pas pour un « nous » qui n’existe pas encore. J’écris pour trois façons d’arriver ici :
- Vous passez place du marché, à La Châtre. Une façon d’entrer dans la conversation sans rien savoir du reste.
- Vous êtes en chemin avec moi (CARe, l’université populaire des futurs essayés). Une boussole datée de mes préoccupations, que vous pouvez compléter, corriger ou contredire.
- Vous pratiquez ou étudiez les territoires (associations, ESS, parcs, recherche participative). Des traces situées, en CC BY-SA, que vous pouvez reprendre.
Par où entrer
Ce qui existe déjà : le fanzine Trajectoire, dont la case 6 mène ici, et le dispositif décrit dans Comment c’est fabriqué.
Des billets déjà publiés servent de traces : Délié d’un cadre, les jours d’après, Faire parc, ensemble ? et Agenda civique. La fiche Nommer le monde tient ensemble Freire et Dewey. La fiche Systématisation d’expérience présente la démarche d’Oscar Jara qui inspire ce bulletin.
Limites
Je parle hors les murs, sans cadre institutionnel ni collectif constitué. Les dates sont celles de mon agenda au 3 octobre 2026. Ce bulletin n’est ni la thèse ni le projet de l’université populaire : il les nourrit sans s’y substituer.
Notes
CC BY-SA 4.0. Stéphane Caillaud.
Footnotes
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P. Freire [1992], cité et traduit par Michel Renault, « Une approche transactionnelle de l’action et de l’échange : la nature d’une économie partenariale », Revue du MAUSS, 2007/2, n° 30, p. 138-160, DOI 10.3917/rdm.030.0138. Les traductions de citations sont de Renault. ↩
-
J. Dewey [2003b], cité et traduit par Michel Renault, dans le même article. ↩
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Bruno Latour (2019), Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte. ↩
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A. Wiggins et K. Crowston, « From Conservation to Crowdsourcing: A Typology of Citizen Science », HICSS-44, 2011. Type « action » : « Action-oriented citizen science projects encourage participant intervention in local concerns, using scientific research as a tool to support civic agendas. » ↩
-
Guide d’activités, Avenir d’enfants et L’ILOT. Ses cinq questions : « Quel changement souhaitons-nous provoquer ensemble ? », « Comment envisageons-nous concrètement provoquer le changement ? », « Que devons-nous observer ou apprendre pour nous guider dans l’action ? », « Sommes-nous toujours sur la bonne voie pour réaliser le changement ? », « Comment faire vivre nos apprentissages ? ». Questions reformulées ici, licence du guide non vérifiée. ↩
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Tribune « Associations : « La loi de 1901 n’a pas besoin d’être réformée, elle a besoin d’être honorée » », Fondation de France et quinze autres responsables du secteur associatif et philanthropique, 2 juillet 2026, https://www.fondationdefrance.org/fr/cat-developper-la-philanthropie/la-france-qui-se-bat-celebrons-ce-qui-nous-lie-et-nous-unit ↩
