Une vie dans l’histoire du calcul
Qu’est-ce qui participe à la qualité de ce que nous pensons ?
Trois moments que je tenais séparés disent en fait un même fil : le rapport long, et jamais tout à fait clos, à l’information et au calcul.
En remontant mon parcours, je retrouve des préoccupations qui semblent aujourd’hui pouvoir être reliées. Je ne cherche pas à en faire les étapes d’un itinéraire qui aurait été écrit d’avance.
En 1977, à 19 ans, sans que rien ne semble vraiment m’avoir préparé à cela, je m’entends dire, au cours d’une conversation, que je me préoccupe de la qualité de mes pensées.
Je garde aujourd’hui la trace de cette formulation avec une certaine perplexité. Je ne dirais pas que je m’intéressais déjà aux données, à l’information ou à l’épistémologie car ce serait projeter sur ce jeune adulte des catégories acquises beaucoup plus tard.
Mais cette phrase ancienne me permet aujourd’hui de poser une question :
Qu’est-ce qui participe à la qualité de ce que nous pensons ?
2003 : entrer dans une vie numérique connectée
À 45 ans, une bifurcation plus facilement documentable se produit.
L’informatique ne m’est alors pas totalement étrangère. Depuis 1985, je l’ai rencontrée et pratiquée dans un domaine particulier : la musique.
Mais en 2003, le rapport change de nature : je suis des cours du soir au CNAM en développement Web, j’achète mon premier PC personnel et je me connecte à Internet. Ce n’est donc pas mon entrée dans l’informatique. C’est le début de son installation durable, sous sa forme connectée, dans ma vie quotidienne et sociale.
Je rencontre alors plus explicitement des questions qui ne cesseront de m’accompagner : information, données, connaissances, apprentissage, réseaux, citoyenneté. Alfred Sauvy me laisse alors une question particulièrement persistante avec cette relation entre information et condition citoyenne :
« Bien informés, les hommes sont des citoyens ; mal informés, ils deviennent des sujets. »
D’autres ressources vont progressivement déplacer le problème.
Avec Thanh Nghiem et Territoires intelligents et communautés apprenantes, la connaissance rencontre le territoire et la possibilité d’un apprentissage collectif.
Avec Pierre Mongin et Christophe Deschamps, Organisez vos données personnelles et le Personal Knowledge Management (Environnement d’Apprentissage Personnel), apparaît très concrètement le problème du passage :
donnée → information → connaissance → capacité d’agir.
Avec Christophe Deschamps, Le nouveau management de l’information, puis mes propres apprentissages en management de l’information et en Knowledge Management, la question déborde progressivement la gestion individuelle : travailleur du savoir, réseaux, partage des connaissances, intelligence collective.
Les schémas réalisés par Arnaud Velten pour l’ouvrage de Christophe Deschamps mettent notamment en relation des figures qui me frappent aujourd’hui : travailleur du savoir, usager innovateur, e-citoyen, journaliste citoyen, développement personnel et intelligence collective.

Schéma : Arnaud Velten, pour Christophe Deschamps, Le nouveau management de l’information (FYP éditions, 2009), à titre de citation. La série complète des schémas est visible ici.
Ces schémas, publiés en 2009, plusieurs années après mes premiers pas dans le numérique connecté, n’ont évidemment pas déterminé mon parcours commencé en 2003. Je peux en revanche les utiliser aujourd’hui comme analyseurs rétrospectifs : plusieurs problèmes qu’ils représentaient séparément se sont progressivement entrelacés dans ma propre expérience.
Ma licence professionnelle en management de l’information à l’IUT de Tours et mes lectures sur le Knowledge Management prolongent cette exploration. J’y rencontre notamment, avec N. Dupuis-Hepner, la possibilité de considérer le KM comme un accélérateur d’innovation sociale.
La question n’est progressivement plus seulement : Comment mieux m’informer et organiser ce que je sais ?
Elle devient aussi : Comment des personnes et des collectifs transforment-ils des informations en connaissances leur permettant de penser et d’agir ?
De 2003 à l’histoire du calcul
Je peux aujourd’hui porter un autre regard sur la bifurcation de 2003.
À 45 ans, je ne découvre donc pas l’informatique. J’en avais déjà une expérience depuis les années 1980, notamment liée à la pratique musicale. Ce qui change est son régime de présence dans ma vie.
Avec le PC personnel connecté et le Web, l’informatique sort d’un domaine particulier de pratique pour devenir progressivement une composante ordinaire de ma vie quotidienne et sociale.
J’ai ainsi vécu une première partie de ma vie adulte hors du numérique connecté, puis son installation progressive dans des activités toujours plus nombreuses : s’informer, communiquer, travailler, apprendre, documenter, publier, entretenir des relations, jusqu’à l’arrivée récente des intelligences artificielles génératives dans ces mêmes activités.
Je peux aujourd’hui situer cette trajectoire individuelle dans une histoire qui la déborde très largement.
Kate Crawford et Vladan Joler, avec Calculating Empires, m’aident à considérer l’ère numérique comme une période particulière d’une histoire beaucoup plus longue des dispositifs par lesquels les sociétés humaines enregistrent, classent, calculent, représentent, et exercent du pouvoir.
Je n’avais évidemment pas cette lecture en 2003. Elle appartient à la lucidité rétrospective depuis laquelle j’interroge aujourd’hui ce basculement.
Cela donne une nouvelle actualité à cette vieille préoccupation pour la qualité de mes pensées :
Et que devient, dans ce milieu, la vieille question de Sauvy sur l’information et la citoyenneté ?
Où ça se relie
Habiter le premier kilomètre · Habitant-chercheur auto-missionné · Une vie dans l’histoire du calcul · Penser, agir, habiter · Une recherche qui accepte d’être déplacée · Quand la connaissance émerge des citoyens · Petit Sucre · D’où je parle
cc by-sa - Stéphane Caillaud. Redistribué depuis l’index, à reprendre à ma voix.
